12 octobre 2006, Manakara, Madagascar,
17
gares pour 170 kilomètres de train entre Fianarantsoa
et Manakara. Aujourd’hui, miracle,
l’engin rouillé n’a mis que huit heures pour parcourir cette distance. Il faut
dire qu’exceptionnellement, nous n’avons pas croisé le train venant de la mer.
Et pour cause : il a déraillé au démarrage, dans la gare même !
Que de péripéties, de pannes, d’accidents spectaculaires font partie de l’histoire de cette ligne ! Dans un ravin, une locomotive gît, roues en l’air. C’était il y une semaine. Le conducteur, quelque peu perturbé ce jour-là, aurait décroché les wagons par mégarde. En 2003, un autre accident a paralysé la ligne pendant des mois : rails cassés, wagons dans le précipice.
Mes compagnons de voyage se déplacent, descendent, sont remplacés par d’autres, reviennent avec une femme, deux canards ou trois cousins. Aux arrêts, quand le soleil se montre un peu, les vendeuses de bananes et d’écrevisses, ont des allures lentes et sveltes de princesses hésitantes. On reconnaît le chef de gare plus facilement à ses multiples coups de sifflet qu’à son uniforme, souvent composé d’un survêtement troué, assorti à une veste à l’avenant, sans doute plus présentable s’il pensait la retourner. Mais les cœurs purs ne retournent jamais leur veste. Il siffle, à pleins poumons, pour se donner du courage et marquer son autorité. Mais dans la cohue générale, personne n’obéit, pas même le train.
Mahabako. Une heure d’arrêt. Tout le monde descend pour se dégourdir les jambes, observer le chargement à dos d’hommes de trois ou quatre tonnes de bananes, acheter des chaussures d’occasion, des pompes à vélo, des papayes, des clefs à molette, des sandwichs au saucisson. Quelques étrangers cherchent désespérément des toilettes « avec une porte qui ferme », mais ne trouvent qu’un tas de ferraille derrière lequel ils n’ont même pas le temps de se cacher. D’autres, paquets de bonbons largement ouverts, jettent des sucreries à la volée, dans une forêt de bras tendus et batailleurs.
Mahabako . Tout le monde remonte brusquement car le train s’en va…sans crier gare, secoué de hoquets et de contractions douloureuses. Nous traversons des bananeraies gigantesques. Les feuilles claquent au visage des curieux, penchés aux vitres. Le jeu consiste à essayer d’éviter les coups de fouet des longs éventails. Images fugitives mais inoubliables : un homme noir, torse nu, muscles saillants, un couperet à la main. Puis deux autres, unis aux épaules par une barre flexible, chargée d’un nombre impressionnant de régimes de bananes. Ils avancent, à petits pas pressés, tout en grimaçant sous le poids de leur fardeau.
A
l’approche de Manakara, tous les
regards sont tournés vers les villages traversés au ralenti, peuplés d’enfants
rieurs postés côte à côte, comme pour une photo sépia des années 20, devant
leur case de paille et de bois montée sur pilotis. Les wagons tanguent et se
balancent dans un tintamarre de rails et de roues qui geignent de douleurs.
Les tireurs de pousse –pousse accourent et se bousculent. Manakara nous accueille avec des sourires et des odeurs de poissons séchés.
JAC, le 14 juin 2009
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