Réunion, années 87/89
Moussa et sa femme avaient tous les atouts en mains pour s’entendre : un immense jardin, une vaste piscine, une maison à étage, le rez-de-chaussée pour madame, le premier pour monsieur. Le seul désaccord entre eux touchait à la Mercedes qu’ils se partageaient et à la conduite fantaisiste de l’épouse. A chaque fois qu’elle enfonçait la carrosserie de la berline, il ne manquait pas d’enfoncer sa réputation de conductrice auprès de ses collègues.
Souvent chaussée de talons aiguilles, elle maîtrisait mal la pédale de freins lors de ses créneaux laborieux et emboutissait la voiture de devant. Puis, en reculant pour s’extirper de la ferraille tordue du pare-chocs adverse, elle appuyait maladroitement sur l’accélérateur, et, incapable de contrôler sa vitesse, percutait le véhicule de derrière.
Chaque jour amenait une nouvelle catastrophe concernant la E320 : convocation à la gendarmerie, accrochage, oubli des clefs à l’intérieur. Il était bien agréable de côtoyer un tel camarade, car il présentait l’avantage d’offrir trois personnages en un, dont les plus intéressants étaient sa moitié et son tout, la Mercedes de ses rêves.
Un matin, il arrive au collège avec la mine des mauvais jours. Tous se précipitent vers lui pour connaître les circonstances de l’accident. Cette fois, ce doit être grave :
-Figurez-vous qu’hier, ma femme prend la voiture pour aller chez le coiffeur. Au bout d’une heure, au moment de repartir, elle met le moteur en marche…Elle enclenche la première…Rien ! La Mercedes reste sur place. Impossible d’avancer.
Elle m’appelle au téléphone. Elle bafouille et tient des propos incohérents. Fou de colère, je cours aussitôt en direction du parking, en couvrant mon épouse d’injures. Qu’est-ce qu’elle a encore fait ? Est-ce un accident qu’elle veut me cacher ?
J’arrive sur les lieux du drame…Je mets le contact…Le moteur tourne. Tourne même plus vite que prévu. Mais la voiture n’avance pas d’un centimètre.
Je descends, dépité. Et là…et là…Je vois…Je vois…Ma belle Mercedes, sans pneu, montée sur des cales ! Les roues tournaient dans le vide. Quatre pneus volés !
-Tu vois, pour une fois, je n’y suis pour rien, dit-elle, en se faisant toute douce. Mais j’ai décidé, à partir d’aujourd’hui, pour te faire plaisir, de prendre soin de ta Mercedes. Et ce soir, je t’invite au restaurant.
Neuf mois plus tard, Moussa est devenu papa d’une charmante petite fille.
Elle s’appelle Mercedes. Et à un an, elle faisait déjà "vroum, vroum"...
JAC, le 14 avril 2011
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