Juin 1990, Riyadh, Arabie Saoudite
Au lycée français de Riyadh, les élèves du Moyen-Orient étaient nombreux à aimer la grammaire à l’ancienne et ses énigmes improbables.
Un jour, afin de contenter quelques érudits besogneux d’une classe de quatrième, je soumets à leur appétit de la langue française une difficulté touchant à une règle alambiquée de l’accord du participe passé.
Aussitôt les neurones s’activent dans un silence pesant. On cherche, on rature, on tâtonne, on écrit une réponse. Les doigts se lèvent. Une fille prétend avoir trouvé la solution.
-Attention, dis-je, pour plaisanter, j’offre un kilo de fraises à celui qui saura
analyser, expliquer la structure…
La complexité de l’accord étant digne des plus jolis pièges tendus de main de maître par Bernard Pivot, je ne suis pas inquiet, dans un premier temps, quant à ma promesse un peu hâtive, sachant très bien qu’il est aussi facile de faire pousser des fraises dans le désert d’Arabie que de pêcher des moules sur l’Annapurna.
Contre toute attente, Joumana, une Libanaise, trouve alors une réponse lumineuse.
J’en suis interloqué. Les élèves applaudissent. C’est un moment de grâce.
-Monsieur, je suis désolée, vous me devez un kilo de fraises, ajoute-t-elle, en souriant. Mais, je plaisante, vous savez…
-Mais, moi, je ne plaisante pas du tout. Vous aurez vos fraises demain ou dans un an, mais je tiendrai ma promesse.
Et puis le cours s’achève. Et puis l’année scolaire. On se sépare pour trois longs mois : l’école cumule les vacances saoudiennes et les vacances françaises.
A partir de la rentrée de septembre, il m’arrive parfois d’acheter des fruits sur les marchés. Je n’oublie pas ma promesse, mais, aucune trace de fraises sur les étalages. …
Pourtant, un an jour pour jour, presque, après mon numéro d’acrobatie grammaticale, l’idée me vient d’aller faire un tour dans une épicerie fine de classe mondiale, dont la maison mère, exerce ses talents place de la Madeleine à Paris.
Je vois, là, d’un rouge écarlate, de magnifiques fraises qui me tendent les bras.
Je saute sur l’occasion et m’en procure un bon kilo.
Le jour même, en fin d’après-midi, juste avant une épreuve fastidieuse de dictée, je dépose mes fraises sur la table de Joumana.
-Mais…mais…qu’est-ce que c’est que ça ?
-Et bien, des fraises, pardi !
L’assistance hurle, trépigne de joie, tandis que Joumana, émue, essuie une larme. Alors elle tient à partager les fraises avec tous les camarades.
D’un commun accord, nous remettons à plus tard l’exercice prévu pour aujourd’hui.
Finalement la grammairienne reprend ses esprits :
-Elles sont bonnes…C’est la langue française qui fond dans la bouche…

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