Année 1972, service militaire.
J’écris mon ennui sur un carnet à spirales. Mon stylo qui court à toute vitesse sur les plages blanches, me libère un temps de ma mélancolie.
Alors, je survole en ballon les rizières en terrasses des Philippines ou les dunes rouges de Namibie.
Silence.
Un craquement derrière mon dos. Je me retourne.
Les « Polonais » du nord suivent avec intérêt les arabesques qui bondissent de bon cœur sur le papier.
Je redescends sur terre.
Ils voudraient bien…mais ils n’osent pas … Enfin, si j’avais le temps…je pourrais peut-être rédiger des lettres pour leurs fiancées. Leur servir d’écrivain public, en somme.
Puis ils disparaissent.
Le lendemain, deux ou trois d’entre eux déposent sur ma table du joli papier à lettre rose et des enveloppes gaufrées.
Mon travail commence. Ils dictent des mots d’amour. J’interprète, je m’adapte, je supprime ici et là une ou deux répétitions gênantes.
Mais, le plus dur reste à faire : comment écrire l’adresse exacte ? Les facteurs actuels ne s’attardent plus sur des indications telles que « A côté de l’église » ou « à droite de la mairie ». Ils n’ont plus la patience de résoudre les devinettes.
Au retour de permission, le lundi, les « Polonais » de la compagnie apportent des friandises et des gâteaux qu’ils ont cuits eux-mêmes : des tartes aux myrtilles, un Plasek aux raisins, un Makoviec au miel et à l’orange.
Le soir, après une journée de maniement d’armes et d’exercices de tir, ils ouvrent des bouteilles d’alcools forts, pour le plus grand plaisir des quelques Normands venus pour vivre au rythme de la Pologne.
Pendant que nos amis partagent leurs pâtisseries entre tous les membres de la chambrée, ils chantent des chansons joyeuses du pays minier.
L’un d’eux raconte comment leurs ancêtres sont arrivés en France.
Avant la guerre, la vie de leurs parents s’organisait autour de l‘extraction du charbon. Mais, à partir de 1960, les puits ont fermé un à un. Peu à peu, les Polonais ont abandonné l‘idée de rentrer chez eux. Ceux qui ont décidé de devenir Français ont dû renoncer à la nationalité polonaise. Les jeunes ont quitté le métier et se sont quelque peu émancipés de leurs racines.
La proximité culturelle entre la France et la Pologne, les attaches chrétiennes et européennes, contribuent à l'assimilation de cette communauté. Quatre-vingts ans après les premières arrivées massives, on estime aujourd'hui à quelque 500 000 le nombre de personnes d'origine polonaise dans le Nord-Pas-de-Calais.
Au fil des heures, je perds un peu le fil de la conversation. Il faut dire que nos hôtes nous proposent du vin, des bières et même le fameux Krupnik, cette liqueur à base de vodka, de miel et d’herbes.
Je commence à m’endormir sur ma timbale métallique quand un beau parleur énumère les célébrités d’origine polonaise qui ont fait la gloire de la France : Jean Stablinski, champion du monde de cyclisme, Roman Polanski, cinéaste, le pianiste Chopin, le poète Apollinaire …
Je ne sais pas pourquoi je me lève d’un bond pour ajouter, dans un silence idéal :
-Tu oublies la chanteuse Régine née Zylberberg, star de la nuit, barmaid, disc-jockey et dame pipi …
Mon public est heureux. Il applaudit à tout rompre.
Mais, à ce moment-là, les tables vacillent et tanguent. Je perds l’équilibre, et m‘effondre, tête la première, sur mon lit.
Cette fois, pas de doute, je suis saoul comme un Polonais.
JAC, le 10 mars 2012
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